Obésité et Dénutrition – Le paradoxe de la personne obèse
Obésité et dénutrition paraissent contraires. Et pourtant, les professionnels de santé constatent des situations de dénutrition récurrentes chez leurs patients obèses. Quand on parle de lutte contre la dénutrition, on pense d’abord aux personnes les plus à risque, comme l’enfant et la personne âgée. Mais il est essentiel pour moi de rappeler un phénomène méconnu et pourtant fréquent : la dénutrition chez la personne obèse.
Alors, comment ce paradoxe peut-il exister ?
Qu’est-ce que la dénutrition
La dénutrition est un problème de santé concret malheureusement répandu. La dénutrition se produit lorsque notre corps ne reçoit pas suffisamment de nutriments essentiels pour fonctionner correctement. Lorsque celui-ci manque de vitamines, de minéraux et protéines indispensables, matières premières indispensables pour assurer ses fonctions de base efficacement. La dénutrition peut affaiblir notre système immunitaire, entraîner une fatigue constante (asthénie).
Une perte de poids rapide, récente et significative constitue un critère diagnostique de dénutrition (à associer à un critère étiologique : apports alimentaires réduits, malabsorption…), notamment si elle est :
- ≥ 5% du poids habituel en 1 mois (> 10% en 1 mois pour une dénutrition sévère),
- ou ≥ 10% du poids habituel en 6 mois (> 15 % en 6 mois pour une dénutrition sévère),
- ou une sarcopénie confirmée (réduction de la masse et de la fonction musculaires). L’albuminémie, elle, ne sert plus au diagnostic mais à évaluer la sévérité (dénutrition sévère en dessous de 30 g/L).
Source: Haute Autorité de Santé, Diagnostic de la dénutrition de l’enfant et de l’adulte (recommandation 2019, actualisée 2021)

Cela vaut pour toute personne. Quels que soient l’âge, le poids de départ (y compris les obèses donc) ou le sexe. Il est donc crucial de prendre conscience du problème.
Nota Bene : Ne pas confondre dénutrition et malnutrition. Cette dernière englobe plus largement à la fois la sous-nutrition et la sur-nutrition, volontaire ou subie.
Le paradoxe : comment devient-on obèse et dénutri

Ce que l’obésité fait à la masse musculaire
Les influences négatives de l’obésité et des pathologies associées sur la fonction musculaire sont multiples :
- Des anomalies métaboliques pro-inflammatoires ;
- L’insulinorésistance ;
- L’accumulation des graisses autours des muscles ;
- Le dysfonctionnement des mitochondries, indispensables au bon fonctionnement des cellules musculaires ;
- Un niveau généralement bas d’activité physique.
Tout cela favorise la perte de masse musculaire, et détériore son efficacité.
La perte de poids trop rapide, volontaire…
La dénutrition chez les personnes obèses découle souvent de régimes excessivement restrictifs, caractérisés par une réduction drastique de l’apport calorique quotidien. Souvent de plus de 30% par rapport à leurs habitudes alimentaires initiales. Parfois ces régimes sont volontaires (même s’ils sont parfois dictés par un trouble du comportement alimentaire). Parfois, il s’agit d’un phénomène subi, comme c’est le cas des suites d’une chirurgie bariatrique.
Au-delà des régimes restrictifs classiques, le jeûne intermittent est devenu une des portes d’entrée les plus fréquentes vers ce phénomène. Présenté comme une méthode douce, il revient très souvent, en pratique, à sauter des repas : une restriction comme une autre, avec les mêmes conséquences. Sur une personne en situation d’obésité qui le suit seule, sans évaluation de ses apports réels, la perte de masse musculaire passe inaperçue derrière la perte de poids qui, elle, se voit sur la balance. Et c’est bien le piège : on applaudit le chiffre qui descend, pendant que le muscle fond.

Malheureusement, de nombreuses personnes en situation d’obésité pratiquent un régime hyper restrictif qui promet des pertes de poids rapides, souvent sans accompagnement approprié. Cela entraîne des carences nutritionnelles graves et contribue à leur dénutrition. Ils perdent du poids, mais surtout trop de muscles. De plus, cela demande à leur foie, déjà en situation d’inflammatoire, ainsi qu’à leurs reins déjà épuisés, de détoxifier tous les déchets en masse issus de leur perte de poids trop rapide.
Cette première phase de perte importante est la phase de « restriction cognitive ». C’est la période d’hyper contrôle de la nourriture. Elle s’achève inexorablement par une période de « décompensation » souvent caractérisée par une perte totale de contrôle totalement contre-productive. Au final, non seulement ces personnes ont regagné leur poids initial, mais elles ont aggravé l’état de leur foie et de leurs reins. Pour rien!
…ou subie : le cas de la chirurgie bariatrique

Bien sûr, les personnes ayant subi une chirurgie bariatrique telle qu’une « Sleeve Gastrectomie », ou un « bypass » peuvent également être touchées. Elles souhaitent cette perte bien entendu, et pour des raisons vitales, mais subissent néanmoins sa rapidité. En effet, l’estomac se réduit à un minuscule diamètre, ce qui entraîne une diminution de l’appétit et une satiété rapide. Les personnes opérées passent brutalement d’une alimentation de plus que 2500 calories à un maximum de 1200 calories par jour.
Un suivi diététique inapproprié ou négligé peut conduire à une dénutrition grave. Sans un programme alimentaire adéquat riche en protéines, vitamines, minéraux et oligo-éléments, le corps puise largement dans sa masse musculaire, affaiblissant les défenses immunitaires.
Ainsi, qu’il s’agisse d’une perte de poids voulue ou subie, si elle est trop rapide elle enclenche le phénomène de dénutrition. Cela produit un impact délétère voire grave sur le fonctionnement global de votre organisme. Certaines personnes perçoivent la réduction de leur alimentation comme une réussite. Elles intègrent ainsi la dénutrition dans une représentation positive de la perte de poids. Alors que cela ne fait qu’ajouter une comorbidité à d’autres comorbidités.
Un dépistage presque toujours oublié
Contre-intuitive et paradoxale, le dépistage de la dénutrition chez les personnes obèses est souvent omis ou négligé. Concentrés sur leur IMC, les obèses eux-mêmes ne prennent pas vraiment conscience de cet état nutritionnel et des risques encourus, . Qui pourrait le leur reprocher ?
Les solutions radicales telles que la chirurgie bariatrique sont de plus en plus fréquentes. Malheureusement elles ne sont pas toujours encadrées de manière adéquate. Pour traiter l’obésité, la plupart des Centres Hospitaliers Spécialisés en Obésité ne proposent pratiquement que des parcours chirurgicaux. De plus, très peu de places sont disponibles pour les patients obèses souhaitant une démarche thérapeutique de première intention.
Démarche qui privilégie une approche multidisciplinaire mettant l’accent sur la prévention, et l’éducation thérapeutique du patient. Ce parcours de soins aborde le plan nutritionnel, l’activité physique, le psycho-émotionnel, mais aussi des ateliers de cuisine, etc…
Ces programmes sont principalement mis en place avant intervention chirurgicale, visant à obtenir une perte de poids préalable et sa stabilisation. Cela met donc en évidence l’importance cruciale d’un tel parcours multidisciplinaire.
Malheureusement, en dehors des établissements hospitaliers ou des cliniques, il n’y a pas d’équivalent. C’est souvent au patient lui-même, parfois guidé par son médecin traitant, de coordonner ses propres soins en sollicitant les divers spécialistes dont il a besoin. En somme, il est indéniable que le besoin d’une prise en charge multidisciplinaire coordonnée « hors clinique » est réelle et loin d’être pleinement satisfait.

S’agissant donc de l’obésité en général mais de la dénutrition chez l’obèse en particulier, il est impératif de reconnaître ce problème et de mettre en place des mesures de prévention efficaces.
Mon passage chez le chirurgien
Je me souviens de mon premier entretien avec le chirurgien alors que j’envisageais une sleeve gastrectomie. J’étais alors inconsciemment atteint d’hyperphagie boulimique (le déni était alors bien présent).
Le chirurgien m’a alors posé la question qui tue:
– « Vous n’éprouvez pas de pulsions alimentaires, au moins ?»
Et moi qui à cet instant précis étais persuadé que seule la bariatrie pouvait me guérir je me suis bien sûr empressé de répondre :
– « Bien sûr que non, pas du tout !»
Une question posée comme une formalité, à laquelle mon déni s’est empressé de répondre. Et voilà : diagnostic fait, apte au service.
Ceux qui me suivent connaissent déjà la suite: après le parcours d’examens sur 3 jours, j’ai finalement décidé de ne pas réduire la taille de mon estomac. (je ne prétends pas que ma décision doit servir d’exemple, c’était juste la bonne décision pour moi.)
Comment prévenir la dénutrition quand on perd du poids
La prévention de l’obésité et dénutrition chez les personnes obèses nécessite un dépistage systématique, en particulier pour ceux qui suivent seuls des régimes stricts tels que le régime cétogène, le jeûne intermittent, ou des régimes hypocaloriques mais hyperprotéinés, qui sont souvent des signaux d’alarme pour les professionnels de la santé. Il est essentiel de mobiliser tous les acteurs de la santé, des médecins généralistes aux infirmières et aux aidants, afin de sensibiliser et d’éduquer sur les risques de la dénutrition et d’agir de manière préventive.
Des initiatives telles que le collectif de lutte contre la dénutrition, fondé en 2016 par le Pr. Eric Fontaine, jouent un rôle crucial dans cette sensibilisation. Ce collectif rassemble divers professionnels de la santé, des associations de patients, des élus, et d’autres acteurs impliqués dans la lutte contre la dénutrition. La Semaine de la Dénutrition, organisée chaque année en novembre par ce collectif, constitue une opportunité exceptionnelle pour aborder ce sujet et sensibiliser les personnes en surpoids ou obèses aux dangers d’une perte de poids rapide.

Je vous encourage à consulter la carte interactive mise en place par le collectif pour découvrir les actions menées autour de chez vous par les associations, les établissements et les professionnels de santé.
Agir Ensemble pour Prévenir le Double Fardeau – Obésité et Dénutrition
Il est crucial de réaliser que la dénutrition peut toucher n’importe qui, y compris les personnes obèses. Notre société doit se tourner vers des approches nutritionnelles équilibrées et durables. Il est impératif de sensibiliser le public, les professionnels de la santé et les décideurs politiques à ce problème sérieux et souvent négligé. Une fois que la dénutrition s’installe, il est extrêmement difficile de s’en remettre. Cela est vrai non seulement pour les enfants et les personnes âgées, mais aussi pour les personnes obèses, dont les corps et les muscles affaiblis ont du mal à se rétablir, ce qui aggrave l’accumulation de graisse. En travaillant ensemble, nous pouvons prévenir le double fardeau de l’obésité et de la dénutrition, offrant ainsi à chacun la possibilité de mener une vie saine et équilibrée.
Si vous êtes obèse et que vous avez entrepris une perte de poids rapide et significative, prenez le temps de consulter un diététicien nutritionniste et demandez-lui conseil. Il peut vous proposer un test appelé le MNA (Mini Nutritional Assessment) pour déterminer si, malgré votre obésité, vous pourriez être en train de vous dénutrir sans le savoir.
Quel que soit le résultat, rappelez-vous qu’il existe toujours des moyens de perdre du poids en toute sécurité pour votre santé sans restrictions stupides et tout en continuant à vous régaler !
Pour aller plus loin
- Reprise de poids après régime : et si ce n’était pas vous, le problème ?
- Restriction cognitive : cette voix qui surveille tout ce que vous mangez
- Où en êtes-vous avec la nourriture ? Faites le point en 3 minutes
Sources bibliographiques:
- Barazzoni, Rocco, et Gianluca Gortan Cappellari. « Double burden of malnutrition in persons with obesity ». Reviews in Endocrine and Metabolic Disorders 21, no 3 (1 septembre 2020): 307‑13. https://doi.org/10.1007/s11154-020-09578-1.







