Alimentation émotionnelle : et si manger vos émotions n’était pas le problème ?
La journée a été chargée, peut-être avec une contrariété particulière, un stress. Vous rentrez, la pression retombe enfin, et l’envie arrive. Pas la faim, vous le savez très bien : l’envie. Quelque chose de sucré, ou de fondant, ou de croustillant, quelque chose qui réconforte. Vous y allez, ça fait du bien pendant quatre minutes, et puis la petite voix intérieure arrive : qu’est-ce qui ne va pas chez moi pour manger mes émotions comme ça ?
Je vais répondre à cette question frontalement, parce qu’elle mérite mieux que les conseils qu’on vous a servis jusqu’ici : il n’y a rien qui n’aille pas chez vous. Manger sous le coup d’une émotion est une réponse humaine, normale, universelle. Le problème n’est pas là. Il est dans ce qui vient après, et dans ce qu’on ne vous a jamais appris. Cette page fait le tri.
Manger pour autre chose que la faim : tout le monde, depuis toujours
Posez-vous la question à l’échelle de l’humanité plutôt qu’à l’échelle de votre culpabilité : qu’est-ce qu’on fait, partout, à un mariage, à un anniversaire, après un enterrement, quand un ami s’effondre ou quand une bonne nouvelle tombe ? On mange. On partage un gâteau, on ouvre une boîte de chocolats, on cuisine pour ceux qui ont de la peine. L’alimentation n’a jamais servi uniquement à fournir de l’énergie : elle console, elle célèbre, elle relie, elle apaise. C’est une de ses fonctions légitimes, et elle l’est chez tout le monde, pas seulement chez les personnes en surpoids.
Il existe en réalité plusieurs raisons parfaitement légitimes d’avoir envie de manger, et la régulation des émotions en fait partie. Ce n’est pas un dysfonctionnement de votre part : c’est ainsi que l’espèce humaine fonctionne depuis la nuit des temps. La question n’a jamais été de savoir comment vous en débarrasser. Elle est de comprendre pourquoi, chez vous, cette fonction est devenue une source de souffrance alors qu’elle devrait être une ressource.
Le vrai coupable : la culpabilité, et le cercle qu’elle fabrique
Suivez le fil d’un épisode ordinaire, et regardez où ça déraille vraiment.
L’émotion arrive, l’envie de manger avec elle : jusqu’ici, fonctionnement normal. Vous mangez : toujours normal. Et puis la culpabilité entre en scène, et c’est elle qui transforme tout. Elle requalifie un geste de régulation en faute.
Mais pourquoi une faute, au juste ? Parce que derrière, il y a une peur : celle de grossir encore, ou de ne pas perdre, pour votre silhouette ou pour votre santé. Et une croyance qui la nourrit : l’idée que le poids se contrôlerait entièrement par ce qu’on mange et ce qu’on dépense. C’est là que votre relation à votre corps entre dans la boucle. Le geste de réconfort vous renvoie à l’image que vous avez de votre corps, cette image juge le geste, et le procès commence.
La faute appelle alors la compensation : demain je me rattrape, ce soir je saute le dîner. La compensation, c’est de la restriction, et la restriction prépare mécaniquement le prochain épisode, en plus fort : plus on se prive, plus l’aliment interdit occupe les pensées, plus la prochaine émotion trouvera un terrain inflammable. Épisode suivant, culpabilité suivante, compensation suivante. Le cercle est bouclé, et il se resserre à chaque tour.
Et il faut dire un mot de ce qui se joue entre votre corps et votre assiette, parce que les deux relations se renvoient la balle en permanence : la relation au corps dégrade la relation à la nourriture, qui vient à son tour confirmer le jugement porté sur le corps. Mais dans ce cercle-là, je sais qui commence. Chez toutes les personnes que j’accompagne, sans exception, ce n’est jamais la relation à la nourriture qui se dégrade en premier : c’est toujours la relation au corps, ou à la santé, qui se détériore d’abord, et qui vient ensuite abîmer la relation à la nourriture. Et il n’y a là aucun jugement : cette dégradation a souvent des raisons parfaitement légitimes, un problème de santé par exemple. Simplement, savoir par où le cercle commence dit aussi par où on peut le désamorcer.
Regardez bien ce cercle : le maillon qui le fait tourner n’est pas l’émotion, ni le fait d’avoir mangé. C’est la culpabilité. Le carré de chocolat n’a jamais enfermé personne. C’est le procès d’après qui enferme.
Et il y a une chose que la culpabilité vous empêche de voir : les émotions qui mènent au placard ne sont pas toujours les plus désagréables. La joie, le soulagement, un moment privilégié partagé peuvent déclencher exactement le même mécanisme, et le même procès quand l’interdit s’en mêle. J’en raconte une scène très parlante dans la page sur les craquages du soir.
« Ne mangez pas vos émotions » : le pire conseil du répertoire
Vous l’avez forcément entendu, ou lu : quand l’envie émotionnelle monte, buvez un grand verre d’eau. Sortez marcher. Occupez-vous les mains. Respirez.
Réfléchissez deux secondes à ce que ce conseil propose : votre système de régulation a identifié un besoin, il a choisi une réponse, la nourriture, et on vous suggère de lui répondre… autre chose que ce qu’il demande. C’est traiter l’envie comme un caprice à distraire, pas comme un signal à entendre. Résultat connu de toutes les personnes qui ont essayé : le verre d’eau ne console pas, la marche n’apaise que le temps de la marche, l’envie attend au retour, souvent grossie de la frustration d’avoir été niée. Et l’épisode finit par avoir lieu quand même, avec une culpabilité doublée : celle d’avoir mangé, plus celle d’avoir échoué à s’en empêcher.
Court-circuiter l’envie n’est pas une solution, c’est un report. La vraie question n’est pas comment ne pas manger ses émotions. C’est comment y répondre pour que ça fonctionne.
Répondre à une envie émotionnelle, ça s’apprend
Parce que oui, il y a une différence énorme entre deux façons de manger la même chose sous la même émotion.
Il y a l’épisode subi : à toute vitesse, debout, l’esprit occupé à se juger, en se promettant que c’est la dernière fois. Celui-là réconforte mal et laisse tout le poids de la culpabilité derrière lui.
Et il y a la même envie, honorée : en se donnant le droit, en s’installant, en étant réellement présent à ce qu’on mange. Pas faire attention, au sens de se surveiller : porter de l’attention, au sens d’être là. Celle-là fait ce qu’on lui demande : elle console vraiment, et elle laisse la place nette, sans procès derrière.
Apprendre à distinguer ce que votre corps demande, faim ou émotion, puis apprendre à répondre à chacune de la bonne façon, sans culpabilité et sans que ça déborde : c’est un savoir-faire, pas un trait de caractère. C’est exactement ce que je travaille en consultation avec les personnes que j’accompagne, et ce que je détaille pas à pas dans EatZen. Vos émotions ne sont pas le problème à éliminer. Elles sont une partie de vous avec laquelle il s’agit de refaire équipe, nourriture comprise.
Faites le point
L’alimentation émotionnelle n’est qu’une des quatre dimensions de votre relation à la nourriture. Pour voir où vous en êtes sur les quatre, j’ai construit un quiz de treize questions, à partir de ce que j’entends en consultation depuis des années. Trois minutes, résultat immédiat, sans email.
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Stéphane Persyn, diététicien-nutritionniste spécialisé en obésité, praticien du G.R.O.S.-TCA, formé ACT. Les fins de journée devant le placard, je connais de l’intérieur : mon histoire est ici.
