Craquages du soir : ce qui se joue vraiment à 21 h 30 devant le placard
Il est 21 h 30, peut-être 22 h. Le dîner est terminé depuis une heure, une heure et demie. Vous êtes sur le canapé, une série tourne, et ça monte en vous. Vous connaissez la suite : le placard, le chocolat, et cette petite voix qui vous tourmente déjà.
Peut-être même que vous attendez que votre conjoint tourne la tête, ou monte se coucher. Pas de la vraie cachette, non. Juste ce moment où on préfère être seul avec le paquet.
Et ce soir même, avant d’avoir refermé le placard, vous vous direz ce que vous vous dites à chaque fois : je n’ai aucune volonté le soir. Je suis addict au sucre. Le soir, c’est n’importe quoi.
Permettez-moi de vous arrêter tout de suite, avant que la sentence tombe.
Votre craquage de ce soir s’est probablement décidé bien avant ce soir. Pas sur le canapé : tout au long de votre journée, et peut-être même dans votre assiette du dîner. Laissez-moi vous montrer.
« J’ai un gros souci avec le chocolat »
En consultation, presque personne ne me dit « je fais des compulsions le soir ». On me dit : j’ai un gros souci avec le chocolat. Ou avec le fromage, ou les biscuits des enfants. On me nomme l’aliment, comme un coupable identifié, et très vite arrive la conclusion qui semble s’imposer : j’ai un palais sucré, je suis addict au sucre, je ne peux pas m’en empêcher.
Je comprends que vous le pensiez. Tout, dans ce que vous vivez, ressemble à une addiction : l’envie irrépressible, la perte de contrôle, la culpabilité derrière. Mais réfléchissez-y une seconde : si le sucre était une drogue, vous ne vous précipiteriez pas sur le chocolat, les chips, les céréales du petit-déjeuner ou les petits biscuits. Vous iriez directement au rayon du sucre en poudre. Et il vous ferait le même effet à 10 h du matin qu’à 21 h 30. Or votre « addiction » a des horaires. Des horaires qui vous sont propres, différents de ceux de votre voisin, calés sur votre rythme de vie : des moments bien précis de votre journée, avec leurs états physiques et psychologiques particuliers.
Ce n’est pas le profil d’une drogue. C’est le profil d’un mécanisme.
Et un mécanisme, ça se comprend, et ça se démonte.
Le craquage a des visages très différents, et pourtant le même moteur
Chacun a le sien, calé sur son propre rythme de vie. Il n’y a pas une scène universelle, il y a la vôtre.
Pour certains, c’est le canapé de 21 h 30, l’écran allumé, le chocolat.
Pour d’autres, c’est le distributeur de friandises sur le quai, tous les soirs sur le trajet du retour. La barre chocolatée mangée dans le train, en sachant très bien, je cite, que « ce n’est pas bien pour ma santé ». En culpabilisant à fond les manettes. Sans jamais se poser la seule question utile : et si mon corps avait simplement besoin de calories à ce moment-là de la journée ? Depuis quand une collation est-elle un défaut de caractère ?
Et puis il y a les craquages des bons moments, ceux dont personne ne parle. Je pense à ce patient qui, chaque week-end, regardait un film avec sa fille. Un rituel, un vrai moment privilégié. Sur la table, un lot de paquets de chips individuels. Il en ouvrait un. Puis un deuxième. Et le lot y passait, ou presque. Pas parce qu’il était triste, il était heureux. Mais dans sa tête, ces chips étaient un aliment interdit, du genre qu’on ne rachètera plus. Alors s’arrêter, c’était y renoncer pour toujours. Et face à « plus jamais », le paquet suivant gagne à tous les coups.
Retenez bien cette scène : ce n’est pas l’émotion qui l’empêchait de refermer le paquet. C’est l’interdit.
La première route vers le placard : la dette de la journée
Commençons par le cas le plus simple, celui que vous soupçonnez peut-être déjà.
Repassez le film de votre journée. Le petit-déjeuner avalé debout, ou sauté. Le déjeuner « raisonnable », choisi avec la tête plutôt qu’avec la faim. L’après-midi où vous avez tenu bon, parce que ce n’était pas l’heure, parce que vous « faites attention ».
Votre corps, lui, a compté. Pas les points d’une appli : ses besoins. Et ce que vous ne lui avez pas donné dans la journée, il vient le réclamer le soir, au moment où la fatigue est là, où le contrôle se relâche, où le placard est à trois mètres. Ce que vous appelez craquer, c’est souvent juste un remboursement. Avec les intérêts, parce qu’un corps qui a attendu ne fait pas dans la demi-mesure.
La faim n’est pas votre ennemie : la faim écoutée aux bons moments protège du poids. C’est la faim ignorée toute la journée qui vous attend le soir.
La deuxième route, la plus fréquente : le repas qui ne rassasie pas la tête
La dette énergétique existe, mais je dois être honnête avec vous : ce n’est pas la route la plus fréquente. Ce que j’observe le plus souvent en consultation, et qui surprend tout le monde, c’est l’autre cas : des personnes qui mangent suffisamment dans la journée. Parfois largement, et elles le savent. C’est bien ça le plus contre-intuitif : on peut manger trop ET se restreindre en même temps. On mange trop précisément parce qu’on se restreint. Le problème n’est pas dans le ventre. Il est ailleurs.
Reprenez votre dîner d’hier. Vous aviez envie de pâtes, mais on vous a dit que les féculents le soir, ce n’est pas bien : va pour les haricots verts. Et soyons honnêtes, ils étaient bons, ces haricots verts, vous les avez appréciés. Vous aviez envie d’une note sucrée pour finir, mais le sucre, ce n’est pas bien non plus : vous vous êtes retenu.
Votre estomac a eu son compte. Votre tête, non.
Il faut que je vous explique quelque chose de fondamental, que presque personne ne vous a dit : le rassasiement est un état mental. C’est le moment où l’on n’a plus envie de manger. Et ce n’est pas la même chose que la satiété, qui est l’état physique de votre estomac. On peut avoir, pardonnez-moi l’expression, les dents du fond qui baignent, le ventre au bord de l’inconfort, et ne pas être rassasié. L’inverse existe aussi.
C’est pour ça que la collation nocturne arrive parfois une heure après un repas complet, voire un repas trop copieux. Ce n’est pas de l’énergie que vous allez chercher dans le placard. C’est ce qui a manqué au repas : les pâtes dont vous aviez envie, la fin sucrée qu’on vous a fait sauter, le plaisir qu’on a rationné. La frustration ne se digère pas. Elle attend sur le canapé.
Et vous comprenez maintenant pourquoi compter les calories ne peut rien pour vous ici : votre craquage n’est pas calorique. On ne rembourse pas une dette de plaisir en gérant un budget d’énergie.
« Ah mais alors… »
Il y a un moment, en consultation, que je guette à chaque fois. Le moment où la personne relit sa propre journée et où ça bascule. Ça donne à peu près ceci :
« Ah mais alors… mon problème, ce n’est pas que je ne me restreins pas assez. C’est l’inverse. Je mange parce que c’est l’heure, pas parce que j’ai faim. Et quand l’envie de manger arrive entre les repas, je me retiens, parce que ce n’est pas l’heure, ou parce que c’est interdit… alors que si ça se trouve, mon corps en a besoin à ce moment-là. Ou mon esprit. Et le soir, tout ce que j’ai contenu me rattrape. Tout ce que j’ai fait jusqu’à présent était contre-productif… alors que ça paraissait logique. »
Alors que ça paraissait logique. C’est la phrase la plus importante de cette page. Vous n’avez pas été faible, ni stupide. Vous avez appliqué avec sérieux des règles qui paraissaient logiques : manger à heures fixes, éviter les féculents le soir, sauter le sucré, tenir entre les repas. Ces règles fabriquent exactement le problème qu’elles prétendent régler. Plus vous les respectez, plus le soir devient dangereux. Ce mécanisme de contrôle mental porte un nom, la restriction cognitive, et il mérite une page à lui seul.
Alors, on fait quoi ?
Sûrement pas ce qu’on vous a toujours conseillé. Verrouiller le placard, ne plus acheter de chocolat, vous coucher plus tôt pour éviter la tentation. Ou le grand classique : « ne mangez pas vos émotions », buvez un verre d’eau, allez prendre l’air. Comme si une émotion qui demande du réconfort allait se contenter d’un verre d’eau. Tout ça, c’est ajouter du contrôle à un problème créé par le contrôle. Vous connaissez déjà le résultat.
Le vrai travail est ailleurs, et il est en deux temps. D’abord comprendre vos envies de manger, parce qu’il n’y en a pas qu’une sorte : il existe plusieurs raisons légitimes d’avoir envie de manger, et savoir laquelle vous amène au placard change tout ce qu’on peut en faire. Ensuite, réapprendre à écouter ce que votre corps sait déjà faire : la faim, l’envie, le rassasiement, le vrai. C’est exactement ce travail que je mène en consultation, et que je détaille pas à pas dans EatZen.
Et en attendant, ce soir, si ça monte à 21 h 30 : ne vous battez pas, et ne culpabilisez pas. Cette envie a très probablement une bonne raison d’être là. Qu’elle vienne d’une journée trop légère ou d’un repas qui n’a pas rassasié votre tête, elle correspond à un vrai besoin. Ça paraît contre-intuitif, et c’est en réalité tout l’inverse : c’est ce que votre corps a de plus intuitif à vous dire. Alors observez juste. Qu’est-ce qui a manqué aujourd’hui ? Des calories, ou du plaisir ? La réponse à cette seule question vous en apprendra plus que dix ans de comptage.
Faites le point
Le craquage du soir n’est qu’un morceau du puzzle. Pour voir l’image entière, j’ai construit un quiz de treize questions, à partir de ce que j’entends en consultation depuis des années : la tête qui surveille, le corps qu’on n’entend plus, les émotions qui mènent au placard, la guerre qui dure. Trois minutes, résultat immédiat, sans email.
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Stéphane Persyn, diététicien-nutritionniste spécialisé en obésité, praticien du G.R.O.S.-TCA, formé ACT. Le placard de 21 h 30, je connais : j’y suis allé pendant des années. Mon histoire est ici.
